vendredi 21 novembre 2008
À l'AISE ZAPPA FUME UN CIGARE
Comme d‘habitude ce matin, le trafic était tendu, petits cubes roulants entassant milliers de corps aux missions obligatoires matinales. Le monde était ainsi fait concernant le rythme mécanique journalier du travail, la majorité de la population était à la tâche la journée avec des horaires réguliers et précis, concédant au surpeuplement des villes, entassements et autres tensions au rendez-vous quotidien du grand télescopage des hommes. C’est en ce sens que John et Linda avaient prévu leur coup, ayant réservé la veille un chauffeur se donnant une marge d’une heure supplémentaire sur la durée du trajet, afin d’arriver détendus et zen pour les formalités d’embarquement. Une berline Audi les pris ce jour aux alentours de sept heures, chargeant le peu de bagages que le couple emportait avec eux. Ils avaient également fait le plein de dollars mais aussi d’euros en conséquence du prix du trajet jusqu’à l’aéroport, un véritable coup de massue financier au regard de la distance, comme à chaque fois.
"Putain d’embouteillages", pensa John, alors que le véhicule se trouvait déjà coincé au niveau de la porte de Champerret, puis il observait les carcasses de métal aux couleurs multiples se culbuter, avancer, reculer, s'arrêter, repartir, recommencer ce processus incessant jusqu'à ce qu'une fluidité apparaisse laissant libre cours aux accélérations des énervés du volant. Sa mission était de laisser agir son regard sur tout autre chose que ce maudit compteur, dont les chiffres croissant augmentaient, abandonnant John dans une maladie du calcul, qu'il détestait plus que tout.
" La vie est tellement difficile, pensa-t-il."
Par chance ou délivrance, ils étaient tombés sur un conducteur quasiment muet, laissant le couple dans des jets de regards hasardeux sur le monde, de multiples projections sur toute l'agitation de l'univers, excepté ce maudit compteur. Il n'y avait rien de plus énervant pour John qu'un chauffeur racontant sa vie, commentant les actualités du matin, dégageant paroles inutiles venant assassiner le peu de tranquillité que lui et sa femme appréciaient rechercher dans l'espace restreint du souffle citadin. Linda se laissait aller également, examinant et fouillant maintenant à l'intérieur de son sac à main, se gardant de prononcer un mot, union homme-femme homogène d'avoir enfin le silence à l'intérieur du cahot du matin.
Bien calé dans le siège en cuir de la puissante voiture allemande, l'esprit de John se laissait animer par la présence des interrogations habituelles. Avenir, devenir, choix multiples, moi, surmoi, désir, décisions, indécisions, mariage, vie de couple, sexe, parents, enfants, psychologie, bonheur, paix et autres embrouilles cérébrales récurrentes le concernant, laissant son esprit bringuebalant dans une douleur intime et dissimulée. La paix intérieure était une bataille pénible à mener, mais c'était ainsi et il devait compenser avec ce tracas. John ne pouvait contrôler ses pensées, laissant le flot l'envahir, le modifier, le contenir ou l'énerver, à chaque incursion psychologique quel que soit l'endroit où il respirait. Aujourd'hui, il avait décidé de ne plus lutter, se promettant de se donner entièrement pour le combat ténébreux jusqu'à la victoire du faire prenant le pas sur le dire. Tout un programme!
Heureusement, il y avait Frank Zappa pensait-il intérieurement avec puissance, John n'était pas un fan assidu mais un mordu total, trouvant dans le guitariste décédé sa thérapie psycho-neurologique lui ouvrant millions de portes vers le soin et la guérison. Il réfléchit à sa femme qui avait toujours détesté la musique, s'interrogeant en profondeur sur son union avec elle qui n'aimait pas cet art au langage spirituel si spécial. Une analyse soudaine qui l'entraîna amèrement dans une réflexion de ses choix et autres erreurs commises du passé. Mais il y avait plus grave encore découlant de ces fantômes, une liste de regrets terribles pour sa santé mentale, dont un qui ne le lâchait absolument pas, le rongeant dans une lente et sinueuse progression de mort. Une culpabilité extrême d'avoir raté le coche. C'était il y a longtemps, c'est-à-dire dans l'océan de l'humanité, absolument rien.
John Cut aurait aimé, rêvé, désiré plus que tout, devenir musicien professionnel. Mais, en lieu et place de cette aventure chimérique coulant dans ses veines, il avait suivi des études d'ingénieur, se spécialisant dans une filière informatique, puis intégra un énorme groupe de maintenance dont il était un des directeurs de service les plus anciens, alors qu'il aurait offert tout ce qu'il possédait pour devenir le "Willy the pimp", le Zappa à la sauce John Cut, guitar hero aux riffs saccadés, psychédélique, anesthésiant en concert des milliers de fidèles sur des compositions qui seraient devenues mythiques, peuple du rock l'adulant, le portant au zénith, au nirvana de la gloire. C'est ceci qu'il avait toujours voulu, fantasmé, être un artiste accompli, célèbre et aimé de tous. Car dans ce désir, il était bien question d'amour et nullement d'autre chose. Le manque d'amour et de reconnaissance avait toujours été présent à l'intérieur du karma des artistes les plus tarés. John Cut avait été un de ceux-là, en sommeil, dont la passion s'était transformée aujourd'hui en aigreur de l'inachevé, du désir non assouvi, donc d'un bonheur inexistant. John ne s'était jamais donné la chance. L'aubaine d'essayer.
Il sortit de son infrastructure interne écartelée, un son strident de moteur vint l'extraire de son cachot intérieur.
Alors qu'ils étaient rentrés tant bien que mal sur l'autoroute A1, lui aussi saturé en bagnoles, donnant un compteur qui affichait déjà 18 euros, Linda Cut ouvrit la bouche. Un phonème gracieux, docile.
- Fait moi penser à acheter un poisson rouge en rentrant des US, j'ai toujours voulu en posséder un, on pourrait le mettre sur le meuble du salon à côté des plantes universelles qui ne meurent jamais, cette unité apporterait une décoration magnifique à l'appartement.
- Tu ne trouves pas? J'ai toujours rêvé d'un poisson rouge John… John!
Linda délivra son mari de Frank Zappa et de ses pensées sexe drogues & rock'n'roll, au plus grand désarroi de John, déconnecté par ce propos sortit de nulle part, dénigrant le rêveur authentique qu'était son mari, alors qu'il s'était auto projeté sur une scène de festival en plein air jouant live les derniers missiles de son dernier album. Linda le réintégra dans la réalité du taxi et John n'appréciait nullement cette intrusion.
- Quoi lui dit-il, sur un ton semi agressif, étonné de se retrouver en dehors de son cerveau et de ses chimères projetées sur un autre qu'il n'était pas, des suppositions certainement créées sûrement avec l'occipital de face.
- Un poisson rouge John, tu te rappelles, j'en veux un affirma Linda d'un ton ferme.
Les yeux du conducteur vinrent se poser dans le rétroviseur, surpris de ce massacre du silence.
- Ok, bien sûr lui dit-il avec complaisance comme pour se débarrasser d'un énième caprice de bonne femme, une lubie qui ne lui servirait à rien. De plus, c'était hors contexte pensait John, c'était toujours hors contexte avec Linda. Il fulminait intérieurement. Il en avait marre. Un ras-le-bol contenu ayant envie d'exploser depuis des années. Des dizaines de mois d'un trop plein insatisfait, mais elle ne comprenait pas, elle ne comprenait rien, absolument rien. Il était malheureux aux bras d'une femme aveugle.
Les orbites du conducteur avaient déjà regagné la route, concentrés comme jamais sur les lignes monotones formées par les milliers de véhicules. Un sursaut vint s'emparer de la rockstar déchue. John s'empara un instant de l'image d'un poisson rouge s'égaillant dans son petit aquarium, sa femme lui servant une nourriture lyophilisée trois fois par jour, tout heureuse et calme d'avoir un poisson, un désir assouvi, un bonheur complet. Lui, avait d'autres prérogatives autrement plus importantes que cette fantaisie de bestiole à nageoire.
"Et si je n'en voulais pas moi de ce poisson", si je ne désirais rien d'autre que la paix, être loin de cette friture rougeâtre et des caprices de ma femme. Il sombra à nouveaux dans des images faites de passé et de présent, dans ce trou distant de leur rencontre et de l'incompréhension du moment, une incapacité à se déchiffrer, se sentir, se connaître ayant creusée un fossé entre eux, une ligne de démarcation béante. Elle désirait un poisson, je voulais être musicien, à quel moment le fossé de la discorde s'était donc installé, comment avaient-on pu en arriver à ce niveau d'insuffisance et de non-dit, s'interrogeait John. Une mélancolie le gagna, une nostalgie douce et tueuse, rongeuse d'esprit et de joie.
Le taxi filait maintenant dans le trafic devenu fluide. Finalement, ils arriveraient à l'aéroport en avance, de quoi tuer le temps dans un café, d'acheter quelques magasines ou peut-être un livre pour le voyage. Linda continuait à trifouiller au fond de son sac énergiquement, elle cherchait et ne cherchait pas, exécutant des gestes nerveux pour passer le temps. Peut-être que le désir de posséder un poisson rouge était sa façon de s'harmoniser avec le quotidien d'une journée, peut-être qu'elle possédait aussi des rêves secrets, enfouis au fond, tout au fond de son être, joyaux multiples n'ayant jamais jailli, peut-être qu'elle était également rongée par ce cancer que l'on nomme regret. John l'observait du coin de l'œil avec une certaine nostalgie, celle des années et des manques. Il éprouvait pourtant une affection illimitée pour Linda, elle était sa compagne, celle qui l'avait toujours soutenue, la femme présente dans les coups durs et n'était-ce pas là l'essentiel de la vie, essayait-il de se confirmer, comme pour se protéger d'une issue contraire, de pensées confuses faisant éclore une éruption volcanique aux questions multiples attisant l'indécision, cette même indétermination qui l'avait drainée tout droit vers la condition dans laquelle il nageait aujourd'hui. Un homme marié, marié et fade, fade d'une routine désolée sans saveur qu'il avait développé au fil des ans. Il s'était recroquevillé intérieurement si fort que ses gestes conjugaux se bafouèrent d'eux-mêmes, délaissant Linda à son boulot d'infirmière sans en partager le contenu, lui offrant un quotidien négligé, privé de gestes doux et d'attentions sentimentales réparatrices, l'abandonnant simplement.
Mais, John n'y prit pas garde, étant trop happé par Zappa. Zappa, dans le ciel à présent jouant des accords électriques pour les foules de l'azur, Zappa, toujours Zappa. John, seul dans ce repère, retrouvait un sens vers ce qu'il aurait toujours désiré être. En Zappa il revivait, un point c'est tout. Il réfléchit furtivement à la question du désir, se portant sur sa problématique sans logique. Zappa le sortirait de là, et du désir, et du poisson rouge, ainsi que de l'amour dont il privait Linda. Il ne lui restait plus que le virtuose de l'électrique pour sauver son couple. En silence, il l'implorait, gardant cachées du monde ses incantations intérieures.
La berline allemande arriva au terminal deux dans une cohue bordélique sans nom dont les taxis alignés les uns derrière les autres offraient un spectacle désolant, d'oppression dans cette aile de l'aéroport. Des navettes internes embouteillées se mêlant à d'autres véhicules venant déposer amis et parents décollant ce jour complétaient ce chahut. Des militaires présents représentaient physiquement un plan Vigipirate de rigueur lors de ses années de terrorisme accru, les capitales occidentales étant plus ou moins sur les dents depuis le 11 septembre 2001. Le compteur affichait 47 euros, John bougonna en silence alors qu'il payait le chauffeur d'un billet de cinquante, lui pressant de garder la monnaie. Tout augmentait pensa-t-il. Ils chargèrent leurs bagages sur un chariot puis avancèrent en poussant la petite roulotte de métal. Alors qu'ils pénétraient à l'intérieur du terminal, Linda vit un Relais H. Elle demanda à John s'il désirait acheter de la lecture pour le vol, il répondit par la négative alors qu'elle était déjà en train de scruter les racs remplis des derniers gros titres de la presse papier. John jeta quand même un coup d'œil sur divers magasines empilés en attendant sa femme. Tout s'était emmêlé depuis leur départ et cette question du poisson rouge le taraudait, il se demandait quel était le budget d'entretien à l'année de cette idée farfelue quand un papier glacé l'interpella. Il s'avança plus précisément alors que les bruits gagnaient en intensité l'intérieur du grand hall envahi par des milliers d'âmes. Il fixa la couverture, interloqué. Non, ce ne pouvait pas être lui, ses yeux se mirent à cligner comme un gosse.
Il sursauta, sa silhouette massée devant l'indescriptible. John pris le magasine avec délicatesse, il tenait dans ses mains, une revue de guitare sur laquelle siégeait en couverture son idole Frank Zappa, celui-ci assis sur un fauteuil princier d'époque Henri II. Le défunt géni du rock, tout de blanc vêtu des pieds à la tête était absolument superbe dans un costume cintré, une couronne d'or et d'améthyste sur son crâne. Il tenait un sceptre serti d'écailles précieuses de sa paume droite, resplendissant de décontraction, un énorme cigare dans la calé entre ses lèvres, cylindre dont la fumée s'évaporait dans le font de la première de couv', musicien adulé porté au firmament du panthéon des stars musicales dans une mise en scène extrêmement show business. Il avait finalement trouvé LA lecture qui une fois dans les airs, lui procurerait projections et autres jouissances mélancoliques du cerveau, s'échappant ainsi de la réalité pour rejoindre son Dieu. Il tendit le mensuel à sa femme qui s'arrêta une seconde dessus, sortant de sa logique d'ignorance, venant contredire la méfiance d'un mari fou.
- Encore ton Zappa lui dit-elle sur un ton dépité, et mon poisson rouge repris-t-elle, y as-tu réfléchi?
Le mari fou voyait juste, tout simplement. Ils n'avaient jamais eu les mêmes centres d'intérêts, la réflexion de sa femme confirmait une fois de plus, le dépit de John. Il était triste de cette nouvelle remarque désobligeante envers son idéal musical. Linda paya, puis remis à John le sésame précieux, néanmoins sans aucune compassion pour l'amour que son mari portait à Frank Zappa et sa musique alors qu'ils cheminaient en direction de l'enregistrement des bagages. Ils s'étaient donné ce rendez-vous vacancier, allant chez une amie de Linda qui vivait et possédait une vaste demeure dans la banlieue ouest de Chicago, dans l'idée de se retrouver. Pourtant, une fois encore, les évènements s'enchaînaient de nouveau bizarrement. De là, ils louraient une voiture et chercheraient le point d'ancrage où tout avait basculé, Zappa les y aideraient, le désir de mon poisson rouge aussi pensait Linda. John, n'avait pas capté l'énergie intérieure de sa femme, sur les désirs qu'elle portât à leur reconstruction. Elle demeurait la plus fidèle dans le rétablissement de son couple, la plus déterminée face à l'espoir de pouvoir récupérer une vie meilleure, une existence où l'on est moins seul alors que l'on est deux, fantômes s'entrecroisant sous la protection du même toit. Elle était agacée, mais elle espérait, vivant les choses intérieurement, au contraire de son mari. Elle aurait désiré de lui un peu plus de perspicacité, qu'il la devine entièrement afin de faire renaître le désir qui les avait fuis. Linda pensait à Zappa et John ne le savait pas, il se contentait de son magasine, le serrant très fort dans sa main gauche, poussant le chariot de l'autre, s'interrogeant sur un avenir des plus incertains. Ils arrivaient dans la file d'attente où l'on pèse les valises, une rangée humaine regroupant plusieurs vols s'y entassait déjà. Alors qu'ils patientaient, Linda passa sa main délicate dans les cheveux de John, ce dernier la dévisagea avec douceur, laissant entrevoir l'espoir d'un éventuel renouveau dans un regard de tendresse complice, que les deux n'avaient plus vécu depuis bien longtemps. Ils avancèrent, polis et patients, bancals mais aimants.
Ils avaient décollé à l'horaire prévu, un peu de calme régnait dorénavant entre eux, un flegme atmosphérique, de non dits reportés à plus tard. John était collé au hublot vers l'aile droite de l'appareil, sa femme Linda avait branché ses écouteurs et se laissait prendre par le dernier Spiderman qu'elle visionnait sur le petit écran incrusté dans le siège devant elle. Ce n'était pas son genre de film, mais l'effet escompté de tuer l'ennui lors du voyage fonctionnait. Elle était rentrée dans la superproduction et il y en aurait pour plus de deux heures d'action grand spectacle. C'était déjà cela de gagné sur les neuf heures reliant Paris à Chicago pensa Linda.
John s'était assoupi après avoir feuilleté son trésor de papier sur Frank Zappa, dix pages étaient consacrés à la vie de l'artiste. Il avait adoré le titre du long article relatant la vie de Zappa, ses œuvres plus quelques anecdotes peu connues du grand public remplissaient les deux première pages du dossier. Dans l'encart dédié au génie, on retrouvait le Zappa de la couverture, sur son trône, fumant son cigare à l'intérieur de ce fond blanc brillant en qualité papier glacé. En grosses lettres rouges, sur la page de droite était écrit " Le mythe toujours vivant".
Il n'y avait aucun doute là-dessus, John s'émerveillait sans concession de relire des infos qu'il connaissait déjà, relatées dans ce très bon article. Il avait porté dessus un œil critique de connaisseur car rien ne lui échappait concernant Zappa, sachant tout de lui, de sa musique, de sa vie, il s'était totalement imprégné de son idole depuis des décennies. Il aurait tant donné pour également devenir un Zappa et non pas gaspiller sa vie dans un boulot qu'il ne supportait plus du tout, qu'il n'avait jamais encaissé d'ailleurs. Il avait cru comme beaucoup, qu'on pouvait se mystifier des années, intégrer un lieu ne nous parlant nullement tout en faisant semblant de paraître, d'être, lors d'années ennuyeuses, cherchant une échappatoire nécessaire à l'âme afin que celle-ci ne meure point. Il fallait aussi délivrer son identité propre, conditionnée de phrases toute faites transmises entre générations, parents et ancêtres médiateurs complices de la machine hypocrite du boulot inutile qui tue, qui ruine l'homme au lieu de l'élever. John avait intégré "Computer Corps" premièrement pour son salaire, mais également pour une certaine sécurité de l'emploi afin de subvenir aux besoins nécessaires, que la logique de consommation eût encré dans son esprit coupé de sa racine créatrice, brûlant l'être humain, cramant John de l'intérieur depuis qu'il travaillait.
Il y avait eu également les phrases de son père, bienveillantes tout d'abord, puis transposées à son encontre, mécanisme des propres peurs de celui-ci, celles que le patriarche de John n'avait point élucidées. Et la logique se transmettait ainsi dans la majorité des familles avait analysé John. Cela faisait quelque temps qu'il n'était plus régulier dans son travail, qu'on lui avait adressé des reproches, des paroles pas très agréable à son encontre, lui parvenant toujours par le biais de collègues et de chemins détournés. Grosso modo, voici ce qui éclatait à l'intérieur de sa personnalité, voici comment il réalisait dans ce vol long-courrier vers Chicago, le pivot d'un raisonnement qui osait éclore depuis des mois. Oser était bien le maître mot pour changer le cours de sa vie. Chasser le naturel, sa profondeur, était la plus complexe des dynamiques pour un homme à s'imposer, John comme tant d'autres, subissait les revers inévitables de cette rationnelle paterne. Mais, il désirait plus que tout changer, seulement il ne voyait aucune porte de sortie vers laquelle converger, vers où respirer. Le désir étant un animal difficile à dompter, mais inverser le système pour lequel on était programmé devenait de plus en plus insupportable pour ce cadre de trente-neuf ans. John aurait aimé être musicien, mais il ne l'était pas, en en cela résidait la source de toutes ses déprimes faisant de lui un envieux, parfois un être aigri, effacé et mal à l'aise dans son mariage. John méditait sur sa femme, délaissant le magasine magique un instant.
Comment me voyait-elle, non, je ne la connaissais vraiment pas…
Elle devait également bien avoir un truc à elle, une sorte de code source, une racine, un point d'ancrage, quelque chose démarrant quelque part, une logique, un début. Elle ne m'avait jamais parlé de rien pensa John, la tête inclinée vers le jour qui perçait le hublot. Les yeux clos, il essayait de sonder l'intellect de sa femme. Linda s'occupait de lui, de son linge, de son repas, ne posait aucune question, s'endormait en lisant des romans à l'eau de rose, souriait quand il le fallait, serviable et dévouée, puis, cette histoire de poisson rouge était revenue sur le tapis et c'est ainsi que leur histoire roulait dans la sclérose, depuis longtemps. En fait, il ne connaissait pas sa femme et encore moins la raison pour laquelle il lui avait dit oui. Mais pouvaient-on tout contrôler, songea John…
Le mensuel de Rock était sur ses genoux, la couverture à l'envers, Zappa dans la blancheur de l'imprimé s'absorbant de la classe que dégageait sa pose de roi, se délectant de son gros cigare, à l'aise et tranquille. Linda était à demi consciente, plongée dans son film d'action, bien calée au fond du siège, un homme d'affaire s'était assoupi à sa gauche et rien ne perturbait la placide progression du Boeing. Mise à part l'orage qui s'était abattu sur Paris lors du décollage, aucune turbulence ne dérangeait les passagers du vol 8836, se laissant désormais glisser en pilotage automatique dans sa vitesse de croisière. Le bleu de l'azur, un cobalt infini enveloppait l'intégralité du firmament logeant John dans une contemplation qui l'apaisait. Les rayons du soleil reflétaient sur l'aile droite de l'oiseau de fer, envoyant une réflexion chaleureuse pénétrant le hublot, inondant le visage de John d'une lumière amicale et douce. Il baissa le petit store de moitié, puis s'endormit tête penchée sur le côté de la lucarne, les réacteurs creusaient des sillons de traînées blanches derrière eux, puis se diluaient en plusieurs formes irrégulières dans l'atmosphère. John Cut s'était assoupi, sommeillant d'un souffle régulier emportant avec lui tous ses rêves et le riff aigus de la guitare de Zappa, alors que celui-ci, dans sa version imprimée, fumait un gros cigare, lâchant un sourire complice à l'un de ses plus grands admirateurs, calé sur ses genoux.
Linda plongée dans le film n'était plus très loin de s'assoupir aussi, grâce aux exploits de l'homme araignée et du silence qui régnait dans la classe Eco. Elle jeta un œil sur son mari qui dormait profondément. Elle sourit, puis se replongea dans la super production Américaine.
"Je l'aime" pris corps intérieurement, puis, elle posa sa main sur la sienne d'un geste tendre, rituel écarté depuis trop longtemps de leur quotidien. Effectivement, songea Linda alors que Spiderman s'était posé sur un building, mutant haut perché dévisageant New-York méditatif, ce séjour est la meilleure façon de nous rapprocher.
- Et si je lui achetais un disque de Zappa rumina-t-elle encore…
Pas la peine, il les a tous, il faut trouver un truc, quelque chose qui procure du plaisir et lui redonne le sourire, un geste venant de moi qui le touche. Et, s'il aimait autant Zappa, c'est bien que son mari avait une passion, qu'il était différent car il la montrait, la proclamait, n'en avait pas honte. Linda continuait de suivre l'homme araignée, réintégrant ses yeux sur le petit écran malgré le sommeil inquisiteur. John ne vit pas ce sourire, il était parti dans un autre univers, teinté de couleurs et de chimères, celui du rêve. Non pas son rêve, mais l'endroit ou l'inconscient se révèle, les deux allaient se scinder. La progression commença, il avançait en territoire inconnu mais un paysage calme et serein. Il cheminait dans un royaume entièrement blanc, une métaphysique écarlate lorsqu'il sentit quelque chose lui effleurer la main, ne sachant d'où provenait cette sensation alors que le laiteux contrastait totalement avec sa présence, faisant de lui l'énigme de ce paysage dénudé. L'avion traçait et John pénétrait l'horizon dans cet infini inconnu, quand une voix retentit, l'appelant clairement par son prénom, puis, plusieurs fois d'affilée: John…John Cut, c'est moi.
John se retournait examinant d'où pouvait bien provenir la résonance de son prénom. Il se contorsionna, cherchant l'appel qui retentit une nouvelle fois. John, je suis là!
Il guettait, mais ne voyait rien. Puis, c'est là qu'il vît arriver sur la droite un élément se déplaçant en glissant sur la surface incolore, donnant une perspective de contraste avec la pureté. Elle se mouvait en zigzaguant. Au fur et à mesure que la masse en mouvement progressait, il commençait à ressentir une forte émotion devant la forme qui devenait progressivement silhouette, que la silhouette devint un homme, un homme assis sur un trône, une couronne de diamants ornait son visage, tout de blanc vêtu, magnifique, fumant un énorme cigare, Zappa, Frank Zappa, c'était bien lui. Le fan, le rêveur, l'homme au travail monotone, le mari compliqué ne bougeait plus, tétanisé par l'incroyable vision qui le possédait.
Non ce n'est pas possible fit John. C'est impossible!
