ELLE ET LUI
Long de 10,23 mètres, le «Ella’s Pink Lady» de Jessica Watson* boucle son tour du monde le samedi 15 mai 2010. Elle franchit la ligne d’arrivée de ce qui fut son abscisse de départ 210 jours plus tôt. Ce jour-là, une clameur de fierté et un respect démesuré envahissent le port de Sydney. Elle est revenue, étalant sa candeur sur le corps défait de l’impossible. C’est la source de la grâce incarnée dans une demoiselle. Ici, point de féminisme de comptoir à la « Ni Putain Ni contrainte.». Il y a le vent et la mer, la colère et la mansuétude. À l’intervalle de son allure déifiée de petite sirène, le monde hurle, politise, tempête, se tabasse, s’invective. Il règle ses comptes en mollards et kalachnikov entre les tangentes des crépuscules ébène, ayant perverti les neurones d’humains à 2 d’tension. L’hostilité moderne concourt à penser que la beauté est liquidée. Pourtant, des sillons creusent les chemins de l’infinie grandeur de la péripétie humaine. Il s’agit d’elle qui traverse l’océan au milieu du bordel sans nom. Elle trace sur le liquide marin tandis que l’homme se casse la gueule. Un sacré bougre au cerveau-braquemart tendu comme l’accélérateur enfoncé à bloc d’une Renault Tunning. Il se meurt. Elle est femme du salin.
Elle affronte les vagues et les marées, cohabite avec rorquals et cétacés, tempêtes et reflux de houle. Tandis qu’elle traverse le grand bleu en accomplissant ce geste du rêve devenu réalité, l’ADN de la médiocrité grave son mal sur le glaive de l’éternité. Au final, deux camps seront établis : la beauté et la souillure. Le monde dartre est une communauté qui périclite. Elle n’est pas de cette caste. Elle est une barcarolle des ondines, une souveraine embrasée. La contempler, c’est étudier la sauvegarde de l’individu. Celui-ci a brûlé tous ses jokers. Il se sent partir comme une complainte sucrée le happant à l’intérieur d’une des divisions du cimetière communal de sa ville natale. Il est le pithécanthrope moderne. Un lien hypothétique entre le singe et l’homme. Une chose lui est suppliée : crever où s’extraire de son affreux coma. Perdu, ce triple con désire des modèles. Son espoir final : se transcender. Sa conversion passe par un quantum d’énergie, un photon dans sa crasse. Une coruscation discrète sur le purin de sa déchéance. Reste tranquille camarade, voici ce que tu foires chaque jour de ta vie merdique, néanmoins… qui veut peux. Une route ? Une gifle à la Lino Ventura dans ton tube cathodique cérébral ? Non… un Cap… et elle!
Ici.
Remercie.
Rends grâce.
JESSICA
Voici le voilier halluciné de Jessica Watson et son culot monstre. Sur la coque est inscrit : «Ella’s Pink Lady». C’est un hommage. Partie le 18 octobre 2009 de son Australie natale, cette adolescente vient d’accomplir une performance phénoménale. Soudainement, elle extrait l’homme de sa léthargie, réinsufflant un peu d’air frais au sein de l’existence pathétique de ce dernier. Trois jours avant son 17e anniversaire, elle devient ce 15 mai détentrice du record mondial de la plus jeune personne ayant effectué un tour du monde en solitaire à la voile, sans assistance et sans escale. Un périple de 7 mois, soit 210 jours en mer, avec quatre semaines d’avance sur le programme prévue des 23.000 miles nautiques. Que fait-on aujourd’hui à seize ans, mis à part traîner sur des scooters à la con qui émettent un bruit à la con ? Que fait-on, hormis des apéros Facebook d’alcoolos aux sourires niais et subversifs ? Si seulement ces robots pouvaient sonder leur pourriture, et déchiffrer qu’ils ne sont nullement les nouveaux prototypes de l’émancipation. Indépendantes sont les mèches des cheveux de la jeune fille de la mer. Insoumis est le vent qui poussa son « «Ella’s Pink Lady» à bon port après un périple extraordinaire. La pérégrination somptueuse d’un rêve fou et démesuré, donc réalisable. La structure visuelle de son imaginaire ardent.

Seize ans et un tour du monde en solitaire, sans escales et sans assistance. C’est toujours bon dans la cacophonie contemporaine. Jessica Watson entre dans l’histoire. Une adolescente opiniâtre et téméraire, qui sans folie n’aurait certainement pas achevé pareille entreprise. Mais après les tourbillons et les orages marins qu’elle a subis lors des passages cruciaux de son tracé nautique, l’administratif-monde abattra son éminence sur l’élévation spirituelle. Le contrecoup de la Fédération Internationale de la Voile ne reconnaîtra pas ce record, l’âge minimum étant de 18 ans ; Jessica étant déjà hors norme pour le Journal Officiel et ses racontars. Une telle prouesse était jusqu’à présent détenue par un jeune Australien, Jesse Martin, qui avait réalisé le tour du monde en 327 jours en 1999, à seulement 18 ans. Too Bad, she rocks !
DREAM
Son rêve. Elle ne désirait pas posséder une Ps2 ou une Wii, mais faire le tour du monde à la voile. La jeune Australienne parcourut en moyenne 110 milles nautiques par jour. Elle a notamment dû faire face, durant sa promenade - soit un peu plus de 40 000 kilomètres - à une mer particulièrement démontée avec des creux de 10 mètres au sud de l’Australie. Des aventures qu’elle commentait régulièrement sur son blog, à l’intérieur de son voilier S&S (Sparkman and Stephens) 34, rose high-tech. Il faut maintenant espérer que les fonctionnaires soient infectés d’une dose de souplesse et homologuent cette performance. Pour autant, il ne faut pas oublier les préparatifs compliqués d’avant départ, où elle eut une collision avec une autre embarcation. À l’époque, l’Etat du Queensland (dont elle est originaire) ne voulait absolument pas la laisser partir. Après des négociations acharnées, elle obtint son bon de sortie. À son entrée dans le port de Sydney, la liesse incroyable du public fut au-delà de tout ce qu’elle eût pu jamais imaginer, affirma-t-elle, juste après avoir posé de nouveau les pieds sur la terre ferme. Ses parents, Roger et Julie, mais aussi le Premier Ministre Australien Kevin Rudd, l’accueillirent avec la foule, fière de sa nouvelle icône.
Seize ans.
Respect.
Une fois le fabuleux et le légendaire achevés, le public fait maintenant sauter les serveurs du site Internet ainsi que la page Facebook de la farouche skippeuse. Les visites ayant explosé depuis son retour au pays. Elle y raconte ses péripéties et impressions, mais ceci relève du zieutage et du fan-club. Il est préférable de rester concentré sur sa frêle personne, qui apprivoisa des flots démontés et des mers d’huiles sept mois durant. Furie et persévérance. Une biographie va éclore très rapidement. Cette frénésie de l’exploit va muter en commercialisation incontrôlable et autres publicités plus ou moins idiotes, qui rapporteront à l’intéressée, un sacré paquet de cash amplement mérité. À la finale, il ne restera que le dépassement génial d’une jeune adolescente s’arrachant pour réaliser ses rêves. L’achèvement d’un graphique déraisonnable qu’elle forma au préalable dans sa tête, en réponse aux instructions du cœur. L’antithèse d’un destin fantasmé sans bouger. Un adage collectif terrifiant pour l’individu lambda en quête d’une certaine reconnaissance. L’identification des hommes, à l’intérieur de cette société-machine transformant ses fils en boîtes de conserve dégueulasses.
Au rythme où l’histoire du monde se paraphrase d’innombrables complexités créées par le gus bipède, il est essentiel de se figer sur ces vaillances qui fracassent Satan et ses sbires, comme un Yokogeri de Ju-Jitsu explosant une mâchoire en un quart de seconde. Déçu du monde civilisé, il faut se tourner ailleurs. Peut-être s’agit-il de moins fréquenter l’homme pour rester en bonne santé ; partir à la rencontre de soi-même, se mettre en quête des éléments. La grâce de Jessica Watson n’efface en rien les débats inutiles sur la retraite à soixante ans, et la politique d’une nation démolie à la culture pinard et au football concept. Concevoir Jessica Watson, c’est imaginer Neil Armstrong et son pas surnaturel sur la Lune. C’est aussi visualiser l’époustouflant écrivain-aventurier, Sylvain Tesson,** et ses milliers de kilomètres à pied en solo, parmi le silence de son intériorité vagabonde, arpentant l’extrême rudesse du globe. C’est radicalement fuir une résonance qui martyrise les tympans d’êtres humains, ne cherchant qu’à s’arracher d’un protocole d’entrave à l’irréfragable liberté. Une libération insubordonnée comme celle des derniers jours de Syd Barrett*** vivant jusqu’à ses derniers instants une existence de peintre, qui vibra en lui toute sa vie en marge de la musique. Imaginer Jessica Watson seule au milieu de l’océan, sur son aquafibre dominant les flots et les vents allant jusqu’à 65 nœuds, c’est aussi se rapprocher du code-source de la délivrance incalculable. L’admirer lutter avec la haine des rugissants, le mat de son voilier à 180° immergé dans l’eau en pleine tourmente, c’est un procédé annexe pour exister et se mouvoir ici-bas. C’est prendre du recul en concevant peut-être à tort, que plus on se rapproche de l’homme, plus on éprouve de l’affection pour un clébard docile en quête de caresses. Heureusement, il y a des miracles pour tordre ce concept et rappeler que rien n’est peut-être perdu au milieu de cet immense bordel en phase terminale. Par conséquent, quittons les soins palliatifs. Dansons et rions avant l’Apocalypse sur l’Atlantide énervée d’une planète sacrément pétée du casque, mais d’où pourtant gicle encore quelque lumière. Un halo surpuissant comme la strie photogène de la jeune navigatrice australienne, qui relève l’homme et le désintoxique de son ennui mortel.
* Jessica Watson est la plus jeune navigatrice à avoir fait le tour du monde à la voile. Elle est Australienne et est âgée seize ans.
** Sylvain Tesson est un journaliste, écrivain voyageur et alpiniste français né le 24 avril 1972.
*** Syd Barrett (6 janvier 1946, Cambridge – 7 juillet 2006, Cambridge), né Roger Keith Barrett, était un musicien et peintre britannique.


