L’exil, la rupture et le voyage, tous trois coincés dans une carlingue ailée s’éclipsant vers la mort. L’acceptation qui donne à l’homme la possibilité de vivre. Un ricochet sur lui-même, alimenté par le spleen d’un pays qui s’engouffre vers le non-retour. Une terre qui pénètre l’ère du démon. L’invasion diabolique sur la ville, les monts et récifs qui voient naître un écartelé. Un jour de 1900, projeté dans la quête ultime d’un destin singulier. Une existence habillée de déchirures profondes. Il dévisage la planète en silence. Il en scrute les moindres replis. Il réside à toutes les lisières, participant au dessin de l’inexploré, de l’impossible fatalité qui blesse. Un homme contusionné comme la force de ses ténèbres internes. Des courants qui assassinent son psychologique. Les salves d’un désespoir tonitruant dont lui seul peut analyser le gouffre, lorsque les mauvaises nouvelles s’abattent sur sa personne. Voici la mauvaise nouvelle : le monde est en train de pourrir, il est avarié. Voilà la bonne : cet homme revient le sauver, l’alpaguer, d’où sa présence de ghost phénoménal. C’est un fantôme. Il va récupérer ce sac-poubelle planétaire, pour le larguer sur l’immensité de l’océan et le réintroduire à son origine : l’eau. L’eau et l’homme, mélange nullement uniforme. Sa concentration varie d’un organe à l’autre. Il y a 1 % dans l’ivoire des dents et 90 % dans le plasma sanguin. Outre le sang, les organes les plus riches en eau sont le cœur (79 %), les reins (81 %) et le cerveau (75 %). Il vient purifier l’ordure humaine via la flotte. C’est sa mission.
Il collecte cette fantaisie de pourcentages bizarres, formant depuis mathusalem le miracle de la vie. Il va pourtant bazarder ce prodige chiffré sur la dalle bleutée de l’océan. Calme, il scrute la sale gueule de son ministère. Cette chronique débute par le Bourget où il va reconstituer l’épave de sa machine fulgurante. Elle est sitôt reconstruite à l’identique. Sa tenue de pilote de guerre est la même. Il est étouffé d’une combinaison trop serrée, de câbles et d’un masque à oxygène le rendant méconnaissable. Il déjoue les systèmes de sécurité du musée de l’Air et de l’Espace. C’est un spectre hyalin. Personne ne le remarque. Il appartient au métal de l’action. Au-delà de son opaque cérébral, il est fringué de la sève des hommes qui s’élèvent. Il invite ses passagers à prendre place. Le monde agonisant qui se décompose et brûle. Dans l’aéroplane, toute l’humanité espère de ce suicide singulièrement malade. Le sabordage de la résurgence. L’autolyse de la liberté. La déréliction du passé l’envahit, il fait machine arrière dans sa tête mais lutte et demeure concentré. Loin de son visage tuméfié, il sait sa patrie cramer de la chaleur infâme des brasiers de Satan. Il revient éteindre le brasier. Il va écrire, nous le suivons, nous écrivons. C’est alors la naissance d’un livre, méconnu, oublié, pourtant le plus étonnant. Au diable le mythe de l’homme. Incompris, aucun camp ne le désire, figure humaine bien trop célèbre dans une France de 40 occupée et salie ; figure publique pouvant desservir les intérêts de chacun. C’est l’éclosion du rapport des cendres fumantes du vingtième siècle fracassé. Les infamies prennent corps dans un ouvrage post-mortem : Ecrits de Guerre 1939-1944*.
Enfants et adultes se souviennent du conte, non des actions cinglées qui le mèneront à l’opération chevaleresque de l’homme du Lockheed**: aller simple abyssal de la Méditerranée. Le process de tous les gestes. Il sort du coma. Il est à présent réunifié dans la cabine, accompagné de plus de six milliards d’humains. Les silhouettes vacillent comme des flammes asymétriques au sein de son intellect ravagé. Des effigies du passé, du présent, du futur. Le commandant s’exhume d’outre-tombe. Il s’extrait d’une nostalgie datant d’un siècle. Il va guider ce globe cacochyme au sein de son aéroplane recomposé pour l’ultime plongeon dans les dolines méditerranéennes. Il a pitié. À y regarder de plus près, c’est bien l’univers étriqué d’un cockpit déjanté qui s’en va périr pour fuir le massacre. L’univers sans broncher dans le silence du ciel. La vacance de l’avion suicidaire est incalculable. Il nous sangle pour ce dernier vol rédempteur. Le commandant persuade la mappemonde de cette opportunité suprême et cette dernière boit les données mutantes de l’homme du Lockheed. Il va nous dicter l’épilogue du livre, des écrits de guerre. Les humains sont enfin disponibles à calancher. Nous décollons.

Nous sommes confinés dans la limaille. Nous sommes le monde. Nous l’avons toujours été. Nous cherchons notre confort parmi la carlingue. Toute la planète y est entassée. Des vapeurs de kérosène caressent notre flair orgueilleux. La renaissance de ce chaos suicidaire propulsera les bourgeons d’un avenir radieux sur les vomis du cataclysme actuel. À l’intérieur du plan, les écrits belliqueux de notre hégire prêts à pester. Les héros d’hier sont morts pour cette société qui pue. Cette fragrance luciférienne croisée à chaque coin de rue qui alimente le mal de la littérature. La nostalgie s’empare également de nous. Ainsi, nous absorbons le refuge de l’avion afin d’échapper aux sirènes des collabos de ce système brisé au principe de précaution hâtive. Nous observons.
Avez-vous éprouvé la pulsion de monter en haut d’une tour afin de vous jeter dans le vide ?
Avez-vous ressenti le désir de prendre un vol pour disparaître à jamais ?
Nous continuons de pénétrer l’abri aérodynamique du commandant Saint-Exupéry. Nous sommes les lémures d’un jet extraordinaire Nous nous élevons de manière spirituelle lors de ce voyage définitif. Nous sommes délaissés des interrogations futiles, délivrés de toute haine et finement calés pour le grand saut. Nous sommes prêts pour voir si, de l’autre côté, quelque principe EST. Nous virevoltons comme des cinglés dans le ciel. Nous volons. Nous écrivons. C’est une putain de jouissance, peut-être même la dernière de ce monde.
Le peuple, à l’œil proctologique du microscope de l’avion dans lequel nous transpirons, est un sac à merde qui chlingue. Nous allons le sauver, lui, sa chiasse et le reste du monde. Nul ne sera épargné lors du grand nettoyage façon homicide littéraire.
Nous sommes coincés dans le zingue en compagnie de Saint-Exupéry. Nous sommes au-dessus de l’océan et nous allons nous lier à l’hibernation éternelle. Nous habitons le fuselage et le commandant met de la musique. L’opus adéquat afin d’en finir avec le matérialisme rampant. Le regard est désormais tourné vers l’Est. Il augmente le volume. Les points cardinaux en alerte et les sens en éveil. Les tympans explosent sous le bruit de la carlingue défoncée du Lockheed P38 qui ne cesse de grelotter, et la mélodie se cale sur les vibrations de l’appareil. Nous traçons telle une étoile filante vers la finitude du sommeil intégral. On n’arrête pas la mort, c’est elle qui brûle et rompt tout lien de solidarité envers le proche. La faucheuse a embarqué tout le monde. Point de jaloux. Nous zieutons des ornements fleuris traverser nos regards anémiques. L’esclandre de nos paradis perdus. Les futures couronnes de nos stèles funéraires. Ce qui reste de nos prunelles desséchées se contraste avec le cérulé de l’océan. Maestoso de Chopin dans notre cellule de l’air. Le globe et l’avion vont se crasher de manière digne et exemplaire : comme des putains de kamikazes ! Nous sommes le globe, ce ballon abîmé, et l’on désire soudainement se goinfrer de chimiothérapie en cachetons. Là-haut, point de thé jasmin, ni de lait bio ou autres produits de l’économie solidaire. La raison : on s’en branle, il est trop tard !

Nous/le monde, il est trop tard. L’intégralité de la planète fulmine dans cet aéroplane foudroyé datant de 1944. Ce NOUS déglingué file comme un monarque ailé et l’avion se torsade en aigle royal embrasé et fastueux. Il cicérone avec lui tout ce que l’homme a délaissé depuis le dernier vol du commandant. L’avion est le mentor. Un Lightning Lockheed P38 gouverneur. L’acier du Lockheed possède nos squelettes. Le ciel, tamisé de nuages écarlates, n’empêchera aucunement notre échine de se fracasser en un piqué vertical sur le parvis des flots qui nous attend avec impatience. Nous allons rebondir comme des osselets dépouillés. Nous sommes le point final tellurique de ce zingue alité. Une société honorée de l’invitation extrême. Celle-ci compose son prototype littéraire avec élégance en même temps qu’elle s’abreuve des lyrics aiguisés, poétiques, de la musique incroyablement spirituelle de l’habitacle. Elle sillonne les dernières pages des écrits de guerre du commandant et joint en nota bene les propositions subordonnées de notre ère. Le commandant prépare nos âmes somatiques au suicide sur le béton de l’océan. Nous allons nous ouvrir telle une orchidée, sur le bitume de mer huilée.
L’armature de ferraille tapageuse contient les derniers riverains du monde moderne. Ils se mettent à rédiger leur testament martial sous l’ignition de l’ineptie. Le pilote de guerre supplie de lâcher prise et d’oser mourir. Il impose de faire face au massacre de l’univers. Il décroît comme son bolide, son aigle, sur les derniers soubresauts de cette planète totalement défoncée. Un cosmos sodomisé selon le point de vue stylistique et analytique de chacun. Puis, nous plongeons subitement à la verticale et l’avion pousse un ultime cri psychopathe. Le monde s’égosille de frayeur dans ce Luna Parc du réel. Le commandant sourit d’un rictus apaisé. Il a déjà vécu cela il y a soixante-six ans. Il remet le couvert pour cette humanité ivre qu’il aime tant. Le son à fond, le coucou rugit comme un maboul à la Lemmy de Motörhead. Ça sent la fin. Ça pue et dégouline désespérément la fin.
Il y a d’autres victimes de toutes dynasties, toutes confessions. Un homme est un homme. Simplement, des bobos sont morts de rire et s’en carrent, mais bientôt viendra l’avènement de leur punition. Ils sont les responsables pervers de cette saloperie fécale. Ils vont subir l’histoire de la violence sur leur faciès sodomite cocaïnique. Un simple recadrage de rigueur. Le boomerang poursuit sa course, il finira par revenir se planter façon Mad Max, dans les fronts démagogues abrutis de ses commanditaires. Il est inutile de fuir. Ce boomerang, c’est un siège réservé à l’intérieur de l’avion aux côtés des malades mentaux du globe. Nous avons kidnappé les bobos et ils tirent la tronche. Ces connasses tiers-mondistes sont près du commandant qui va scratcher leur néant sur les vagues assassines de l’océan. Le monde est un Lockheed qu’il est maintenant impossible d’arrêter. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place.
L’humanité observe le commandant, elle attend de sa part un signe, un rire quelconque pour les rassurer. Les bobos chialent et geignent, ils veulent descendre, ils font caca dans leur froc. Les Lofts et duplex de Montreuil manquent terriblement. Il est plus que trop tard, les bobos sont déjà canés. Nous rigolons et ingurgitons une quantité impressionnante de champagne avec le commandant. Nos cervelles glissent sur les notes de Frédéric Chopin. Nous balançons du sale shit parisien aux bobos, comme des Frolix à des clébards désossés en rade de bouffe. Le commandant nous offre un Montecristo n°3 ; quelques milliards de cigares, moins les bobos fumeurs d’un zetla horrible. C’est ainsi, le terme « bobo » désigne une poignée de salopes qui corrompt les données. Un gamin sorti de la masse d’humanoïdes enfumés de l’avion insensé se marre, et lève son majeur en direction des bobos terrorisés. Nous continuons de héler des sons imprécis dus aux bulles bourgeoises réparatrices provenant des caisses braquées chez les bobos avec l’aide du commandant et son zingue au croassement glacial. Charitable, le commandant somme les bio-bobos de ne plus s’inquiéter de rien car paraît-il que c’est une sacrée putain de bringue qui les attend derrière le rideau. Plait-il, répondent-ils outrés ? Oui, une sacrée putain de bringue !
Le commandant n’est pas l’écrivain des récits de guerre. Il est le pilote des écrits de guerre. Un barjo manquant cruellement à notre époque dévastée de problématiques futiles et encombrantes. Un cinglé au regard constamment rivé au-delà du gris cendre des cumulonimbus épars, reflétant leur anthracite sur un monde à l’agonie. Un éteuf fragile et prisonnier à l’intérieur du Lockheed, qui pique du nez comme une carne de comptoir complètement torchée. La voûte céleste en silence s’égosille de mille chagrins ensevelis. Nous allons refouler les bactéries, d’un mollard agressif sur l’urbanisme maritime. Nous survolons les nouveaux nazismes de ce troisième millénaire. Nous pleurons et plions devant ce sort cadavérique, dont nous allons nettoyer le purin sur nos dermes crasseux. Le commandant, lui, bouscule l’homme bancal enchaîné qui crève piteusement. Le gosse refait surface. Son ADN narre l’historique de multiples attouchements bobo-pédophiles. Le pti’connard a trop bu et sort un flingue de nulle part et allume son bobo tortionnaire qu’il reconnaît, alors que l’avion braille et chute vertigineusement. Le bousilleur de môme passe l’arme à gauche avant de frapper l’océan. Balle au centre.
Saint-Exupéry sait qu’il n’y a point d’acquis ici-bas et que jamais il n’y en aura. Il enveloppe l’humanité. L’avion la traîne où elle ne désire pas aller. Le peuple angoisse, mais a confiance et suit. Nous survolons la France famélique vidée de ses SS, rapatriés dans l’appareil pour ce crash inouï. Le commandant doute, accablé d’une incertitude précaire qui l’assiège et le ruine. Il disserte sur l’humanité en sang. Nous doutons et écrivons avec lui nos écrits de guerre introspectifs et sanglants, en achevant quelques bobos supplémentaires en hommage au gamin défoncé du ciboulot. L’homme du Lockheed est du verbe et des actes. Il est ce pour quoi le ciel l’envoie. Relire le commandant, c’est tutoyer l’énigme du sens. Nous ferons entièrement corps avec le sens de l’écume et des vagues. Nous allons nous approprier le cimetière des Lockheed Ligthing P-38. Le monde va s’écraser, il va infiltrer la mort, ce grand corps froid. Ce n’est pas le risque que j’accepte. Ce n’est pas le combat que j’accepte. C’est la mort***.
Les bobos sont littéralement liquéfiés. Notre regard sur l’avenir est d’un sombre hallucinant, en conséquence somptueux. C’est une mélancolie rare qui s’éloigne de ce principe de précaution bâtard, d’un troisième millénaire où vivre est devenu un immense délit. Il est bien connu que la France aime cracher sur ses propres enfants. Il est bien connu qu’elle engraisse les ennemis de la vie et désintègre ses filles et fils habités du fondement même de la création. Il est bien connu qu’elle vomit l’artisan et soigne comme un chirurgien le syndicaliste fonctionnaire. Alors, l’artisan s’en va ailleurs, il part illuminer de son pouvoir d’artiste, de compagnon, la nouvelle terre qui l’accueille. Le Lockheed enlace nos âmes carbonisées. Nous sommes ces filles et fils condamnés. C’est le bordel à l’intérieur de nos psychiques perfusés. Saint-Ex nous oblige vers la postérité du silence parfait. Le monde rumine et prie sur les vibrations de l’appareil. Il flippe un maximum. Il est inguérissable et n’a nulle part où fuir. Chopin délivre les âmes. Chopin les reconstruit habilement de ses singulières partitions. Chopin les met à l’amende lors de cette verticalité gueularde. Le monde/nous… la bouclons, tirons âprement sur le havane et demeurons soumis à la carlingue, Chopin, l’avion, au piano, comme des salopes SM liées à la torture.
1944-2010, nous visualisons le visage de la folie. Une démence trouble, dévastatrice, brutale et sans pitié. Pourtant, lors de la progression de ces recto-verso, nous transcendons la nébulosité de l’histoire du monde. Nous la sublimons par la douceur d’une prose suspendue entre chaos et absurdité, beauté et mysticisme. C’est un déferlement d’adjectifs meurtriers sur le ratio parfois nécessaire de la guerre. L’appareil décline comme une balle pour renaître du néant. Le monde à l’intérieur, prêt à se dilater sur le ciment de la mer. Il n’y a point de DCA, du moins pas encore. L’homme du Lockheed, astre filant vers sa destinée du grand bleu éternel. L’univers et le pilote de combat, nous et la lumière coincés dans la coque charivarique. Encore un effort. Nous allons franchir le passage étroit menant à la postérité. Quelques pieds résident entre nous et le détachement total. Nous sommes une humanité défoncée. Nous sommes un essaim bringuebalant en chute libre. Nous commençons à nous craqueler et geler. L’écho de notre diction agresse les phrases du chapitre final des écrits de guerre. Le commandant se liquéfie avec nous. Le monde, l’avion et le pamphlet s’embrasent, comme un cocktail Molotov balancé en traître contre un car de flics isolé au milieu d’une manif syndicaliste qui part en couille.

Nous approchons.
Deux mètres.
C’est le crash.
Nous rencontrons l’acier de l’océan. Nous nous déchirons. Nous mourons. Nous quittons désormais ce monde imparfait. Le commandant nous étreint dans la mort. Nous traversons enfin le tunnel. Partout des scintillements d’une luminescence incroyable. La sérénité nous accueille. Nous l’embrassons. L’avion immolé commence à couler et rejoindre sa place initiale du cimetière des Lightning Lockheed P38. Les cigares sont particules trempées. La musique persiste. Les doubles-croches de Chopin se répandent sur nos corps broyés. La voix du commandant résonne et perturbe nos otolithes défoncés. C’est la voix de ses bouquins éternels, une ode à la vie, une joute de la mort. Elle nous frappe de plein fouet comme cet aérodyne psychopathe, doloriste, de la tombe aquatique. L’appareil poursuit sa déchirure sur le zinc de la mer et son fracas terrorise nos âmes désormais libérées. Paradoxalement, celles-ci coulent et s’élèvent entre mer et ciel. Le silence investit cette dualité. Nous glissons et montons, entre abysses et firmament. Le crash du monde a bien eu lieu. La charogne est épurée, les bobos désintoxiqués. Adieu. Silence. Électrocardiogramme horizontal. Rideau.
Nous écarquillons soudainement nos prunelles avec facilité, des iris extraordinaires. Nous sommes nus et tout autour, il n’y a absolument plus rien. C’est écarlate et vide, qui plus est, difficile à décrire tant c’est à sec. Chacun de nous tient une feuille blanche dans la main droite et un stylo plume noir dans la gauche. Nous sommes le plus grand livre qui ait jamais existé. Une œuvre vierge, vidée de l’immensité des verbes de la terre que nous avons fuie. Nous sommes des milliards à perte de vue. Nous nous asseyons machinalement en tailleur et nous réalisons que… étrange… C’est une naissance, une douleur puerpérale incommensurable. Néanmoins nous sommes là, pudiques, dans le plus simple apparat : notre peau. Nous sommes pilés comme des rats de laboratoire prêts à endurer des tests biochimiques éprouvants. Nous respirons et déposons spasmodiques, l’encre illimitée sur le papier. Nous écrivons, l’alphabet immortel s’organise. Nous sommes vivants. Le stylo vacille et crée déjà l’incipit de ce manuscrit unique. La feuille nous éblouit, elle se met à nous parler et se présente poliment. Nous l’écoutons avec attention. « Voici mon nom : livre de la paix. » L’homme du Lockheed dort profondément. Silence. Nous écrivons. C’est une putain de jouissance, peut-être même la première de ce monde.
* Antoine de Saint-Exupéry - Écrits de guerre 1939-1944, Gallimard.
** Le Lockheed P-38 Lightning est un avion de chasse de la Seconde Guerre mondiale. Le P-38 Lightning et ses dérivés photo ont été utilisés sur tous les théâtres d’opération de la Seconde Guerre mondiale par l’USAAF. C’est l’avion dans lequel Saint-Exupéry disparut le 31 juillet 1944.
*** Antoine de Saint-Exupéry - Pilote de guerre (1942) Gallimard





